« L’affaire » Céline

Louis-Ferdinand Céline n’aura donc pas droit à une célébration nationale organisée par le ministère de la culture.  Qu’en aurait pensé mon père ? Dans son Dictionnaire des idées revues (1985), conçu comme un anti-Larousse, il avait recensé Céline parmi les créateurs qui l’avaient vraiment marqué : 

« J’ai découvert, dans l’éblouissement, Céline à une saison très particulière : en 1941, alors que s’ouvrait officiellement la chasse aux Juifs, ce qui donnait le signal d’alarme de ma traque personnelle. Le Voyage au bout de la nuit d’abord, et Mort à crédit ensuite -titres qui rimaient richement avec mes soucis de l’année- me donnèrent un tel choc physique et mental que je ne pris même pas en considération l’antisémitisme viscéral de celui que je considère encore comme le plus grand révolutionnaire de la littérature française. Le seul qui ait réussi à échapper à la juste mesure et à la tiédeur de la même littérature.  Comment Céline, si lucide et génial, a-t-il pu être à la fois un anar revenu de tout et un roquet stupidement raciste, cela je n’ai jamais pu le comprendre. J’ai dû admettre le fait contre un de mes seuls principes : en effet, j’ai toujours estimé que l’homme ressemblait à sa façon de cracher ses tripes. » 

A mon avis, mon père se trompe sur deux points. D’abord, l’antisémitisme et le racisme n’ont jamais épargné aucune classe sociale ni aucune mouvance politique, pas même l’extrême-gauche et les anarchistes, sous le couvert de la dénonciation du capitalisme et de l’exploitation de l’homme par l’homme, dont le Juif ploutocrate serait la figure emblématique. Exemples notoires : Karl Marx et Proudhon. Bagatelles pour un massacre s’inscrit dans cette tradition, en rameutant cependant tous les autres clichés basiques de l’antisémitisme : le Juif bolchévique et, in fine, le Juif qui tire toutes les ficelles du monde. En cela, ce livre constitue bel et bien une véritable somme de l’antisémitisme. Entre parenthèses, que ce pamphlet contienne de surcroît une charge tout aussi ordurière contre le communisme n’a bien sûr jamais provoqué de remous. Ensuite, dans Bagatelles pour un massacre, Céline « crache ses tripes » exactement de la même façon que dans le reste de son œuvre. Même style, même violence outrancière, même hargne démesurée, et, dirais-je, mêmes originalité et puissance de l’écriture ; avec, quand même, un supplément de folie au sens clinique du terme. 

Cependant, dans les années 90, la relecture des deux premiers romans de Céline avait déçu mon père. Quant à savoir ce qu’il aurait pensé de cette nouvelle « affaire » Céline, nul doute qu’il se serait borné à déclarer : « J’ai horrrrreur des commémorations ! » 

Céline, je l’ai découvert à l’âge de 14 ans, donc en 1960. Une lecture choc pour moi, au point que je m’étais proposé de me pointer chez l’écrivain-médecin à Meudon. Le temps que je me décide, il m’a coupé l’herbe sous les pieds en mourant un an après. En tout cas, dans mon premier roman, L’An prochain à Auschwitz, on sent tout aussi bien l’influence de Céline que celle de Sternberg. Mieux, mon manuscrit s’intitulait Ritournelle pour un génocide. Personne ne me croira, mais je n’avais nullement songé à Bagatelles pour un massacre, du moins pas consciemment, car par-dessous mon titre m’évoquait une parenté que je ne parvenais pas à identifier. Gérard Bourgadier, directeur des éditions Denoël à l’époque, se chargea d’emblée de me rafraîchir la mémoire. Dans mon deuxième roman, Pourquoi moi, autrement plus scandaleux que le premier (qu’aucun éditeur d’aujourd’hui n’oserait publier), je me suis même permis un horrifiant pastiche de Céline émanant d’un de mes personnages, Hitler lui-même, vociférant contre les Juifs, les Arabes, les Noirs et les Jaunes. Personne ne protesta, mais la communauté juive observa un silence de plomb, alors qu’elle avait beaucoup parlé de mon précédent roman. 

Cela étant, je dois avouer que la relecture de Céline, il y a un an, m’a également déçu. J’ai abandonné mon préféré, Mort à crédit, au bout d’une trentaine de pages, d’abord agacé par la hargne et le sordide de l’écrivain, puis dérouté par son écriture « alambiquée » et tous ces mots ou tournures argotiques que, soudain, je ne comprenais plus. D’où une question : serais-je devenu idiot ? 

L’affaire Céline m’a laissé très partagé. Il m’a paru, dans un premier temps, inadmissible que l’on élimine des célébrations 2011 un si grand écrivain. D’autre part, je comprenais l’émoi des survivants de la Shoah et de leur descendance. Après tout, j’ai eu un grand-père qui n’est jamais revenu du camp de Majdanek. Mais aussi, ayant pris la peine de lire la préface du recueil des célébrations, j’ai buté d’emblée sur l’introduction : 

« Il n’est pas facile mais il est passionnant d’établir une liste des individus dignes d’être célébrés ; c’est-à-dire de ceux dont la vie, l’œuvre, la conduite morale, les valeurs qu’ils symbolisent sont, aujourd’hui, reconnues comme remarquables. » 

Il serait en effet aussi scandaleux que grotesque de prétendre que la « vie, la conduite morale et les valeurs » de Céline ont été exemplaires, même si, en soi, sa détestation de la guerre, du patriotisme, de la nature humaine à la fois veule et meurtrière, et son nihilisme rageur pourraient être portés à son crédit ; et il n’est guère étonnant que Sternberg se soit retrouvé dans l’oeuvre romanesque de Céline. A la différence près que mon père estimait l’être humain toutes espèces confondues intrinsèquement « pervers », une vision globalisante qui lui interdisait tout naturellement de recourir à la théorie d’un quelconque bouc émissaire.  

De toute façon, Céline n’a nul besoin de tels honneurs. Sa célébration passera par d’autres biais. Premier signe, le numéro du Magazine littéraire de ce mois, qui lui est consacré. Je suppose qu’une marée de livres sur Céline nous attend aussi. Donc, je ne m’en fais pas pour lui. En plus, ces célébrations nationales du ministère de la culture, qui remontent à 1999, c’est vraiment la première fois que j’en entends parler, et je dois n’être pas le seul dans ce pays. Bref, le ministère a décidé de ne pas faire de publicité à Céline, mais en contrepartie, c’est Céline qui, malgré lui, fait de la publicité au ministère de la culture. 

J’attends d’ailleurs le ministre au tournant, en 2012, à l’occasion du tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, un de mes écrivains fétiches : la « conduite morale » du Genevois, parlons-en, avec ses cinq enfants délibérément abandonnés aux Enfants trouvés. Y-aura-t-il un tollé de la part d’associations de parents, de puéricultrices et d’instituteurs de maternelle bien pensants ? Que l’on ne s’y trompe pas, je trouverais cela consternant. Mais je me méfie de cette société devenue si à cheval sur les valeurs morales, cette dégoulinante « moraline » que stigmatisait Nietzsche. Au fait, est-ce que Céline fumait ? Sans doute que oui, la plupart des écrivains fument… Encore une bonne raison de l’avoir écarté des célébrations. Quel horrible bonhomme, décidément ! 

 


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Un commentaire

  1. azais dit :

    Vous connaissez peut être le site sur Denoel, il y a beaucoup de lettres de Céline. On y voit la haine et l’acharnement qu’il cultivait au fond de lui. Quelle honte de vouloir le célébrer.http://www.thyssens.com/index.php

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