Pseudonyme (3 -rectificatif)

J’ai oublié de dire, ce qui n’est pas sans importance, que Jacques Sternberg n’avait pas dissimulé que « l’auteur » de Glaise était sa femme. Tout comme il n’avait pas dissimulé que j’étais son fils, en 1982.


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Pseudonyme (2)

Mon père a également usé d’un pseudonyme, pour ses tout premiers livres publiés au sortir de la guerre de 40, en Belgique, dont la « Boîte à guenilles » (récit un peu transposé de ses années de guerre) sera réédité par la Table Ronde en octobre prochain. Il avait choisi le nom de Jacques Bert, une abréviation et francisation de  »Sternberg », simplement parce que ce nom lui  paraissait trop compliqué comme nom d’auteur en terre francophone, mais aussi, en ces lendemains de guerre, parce que cela sonnait trop allemand.  Je peux attester, en tout cas, que ce nom n’est pas spontanément compris par les Français: huit fois sur dix, lorsqu’il s’agit de noter mon nom, il m’est demandé de le répéter et de l’épeler.

En 1960, un roman intitulé Glaise et écrit par Jacques Sternberg a paru aux éditions Julliard sous le nom de Christine Harth. On pourrait croire qu’il s’agissait-là d’un nouveau pseudonyme. Pas du tout, la réalité était bien plus délicate. Mon père avait demandé à sa femme Francine de se faire passer pour l’auteur du manuscrit, et elle s’est volontiers prise au jeu en se présentant auprès de René Julliard comme une charmante débutante. En fait, c’est elle qui a pris un pseudonyme ! Pourquoi cette mystification ? Simplement parce que mon père, ayant encore des difficultés à se faire éditer, pensait qu’une belle jeune femme qui proposait une non moins belle histoire d’amour, aurait beaucoup plus de chances que lui-même de conquérir un éditeur. Ce qui a été le cas. Douze ans plus tard, en 1972, ce même roman a été réédité par Christian Bourgois sous le nom de Jacques Sternberg, mais avec un autre titre: Le coeur froid.

En septembre 1982, mon premier livre L’an prochain à Auschwitz » sort et fait partie des romans de débutant distingués par la critique littéraire. Je suis convié par Bernard Pivot à Apostrophes. Mais, entre-temps, le Matin des Livres du 29 septembre titre: « Une nouvelle affaire Ajar » -On saura peut-être vendredi à Apostrophes si l’auteur de L’an prochain à Auschwitz est bien Lionel Marek ou son propre père Jacques Sternberg » On peut deviner à quel point j’ai modérément goûté la plaisanterie, cet article assez fielleux qui égrenait des déductions de flic, notamment au vu de mon comportement peu assuré lors de l’interview par l’auteur même de l’article, sans pourtant hasarder la seule déduction qui eût été vraiment accablante, à savoir que mon père avait déjà monté une telle mystification, vingt-deux ans auparavant; mais personne n’en a jamais rien su, ou, tout au moins, ceux qui l’ont su n’ont jamais dévoilé le pot aux roses. Mon père, alors, a aussitôt répondu au Matin de Paris pour opposer un démenti catégorique que le journal a publié, avec le sous-titre: « Je veux bien être un maudit de la littérature, mais je refuse d’être un truqueur déclare le père de Lionel Marek, qui authentifie l’oeuvre de son fils. »

Rassurez-vous, j’ai bel et bien écrit moi-même, comme un grand, tous mes livres, du premier au dernier.  

 

 

 

 

 

 

Pourquoi un pseudonyme

En 1969, donc à l’âge de 23 ans, j’avais écrit une pièce de théâtre intitulée La Route sur laquelle mon père s’était enthousiasmé, au point de la transmettre à Lucien Attoun, qui l’avait immédiatement retenue dans le cadre de son Nouveau répertoire dramatique radiodiffusé. Mes tous premiers pas dans le monde littéraire -mais là n’est pas la question, j’en reparlerai plus tard. Le fait marquant c’est que, pour mon père, il allait de soi que j’adopte un pseudonyme, parce qu’il avait horreur (une de ses expressions favorites et que j’utilise également à tout bout de champ) de ce qu’il appelait les tandems père/fils. Contrairement à ce qu’il pensait de lui-même, il savait se montrer parfois autoritaire et imposer sa loi.

Mais je ne lui ai opposé aucune résistance, pour la bonne raison que j’adorais les pseudonymes et les fausses identités. Dès 17-18 ans, je m’étais choisi un pseudonyme pour moi tout seul, puisque je ne connaissais presque personne et n’avais, encore moins, avoir affaire à un quelconque public. Un pseudonyme assez prétentieux : Lord Basil Blackwood. Je voyais grand, en ce temps-là. Puis, à 19 ans, j’optai pour  »Cyril Vegh »(d’après le nom d’une grande formation de quatuors pour cordes), toujours juste dans ma tête à moi, sans jamais même le divulguer à qui que ce soit; cependant, il m’est resté jusqu’à aujourd’hui, puisque je m’en sers comme pseudo pour mon adresse électronique.

Pour en revenir à l’époque de ma pièce de théâtre, j’avais choisi un autre pseudonyme: Daniel Marek. Je devais aimer le prénom Daniel, et Marek sonnait polonais, peut-être juif aussi, en accordance avec mes origines. En 1982, à l’occasion de la publication de mon premier roman, j’avais simplement troqué Daniel pour Lionel. Visiblement, j’apprécie les prénoms qui se terminent par el (ce son me plaît) et sont d’origine biblique, puisque El signifie « Dieu » en hébreu. Et j’étais ravi, j’étaix aux anges quand les gens du milieu littéraire m’appelaient Lionel, parce que cela me donnait l’impression d’être devenu quelqu’un d’autre que moi, de plus brillant; et, dans une certaine mesure, c’était le cas. Je passe sur les quelques fois où l’on m’a confondu avec Marek Halter…

Mais, mon petit succès d’estime remporté par mon premier livre s’étant effacé au bout d’un an, chaque fois que l’on me présentait dans un cocktail à une personne du milieu littéraire, il semblait indispensable de préciser que j’étais le « fils de Jacques Sternberg ». Ce qui ne me désagréait pas du tout, car j’étais très fier de mon père, et j’oubliais vite que la nécessité d’apporter cette précision signait de toute évidence que je me trouvais bel et bien en perte de notoriété.

Mais, plus tard, dans les années 90, j’ai commencé à rechigner un peu, et je m’en étais ouvert auprès de mon père en lui déclarant qu’il était dommage que le nom de Sternberg ne me serve en gros qu’à désigner le petit fonctionnaire que j’étais, et non l’écrivain; d’autant que « Sternberg », c’est quand même plus beau que « Marek ». Refus catégorique de mon père, avec l’argument que l’on allait nous confondre et, aussi, que cela me ferait peut-être du tort, vu le nombre d’ennemis qu’il avait, raisons qui m’ont paru assez spécieuses. Mais in fine il m’a sorti un argument imparable: il est mauvais et peu rentable de changer de nom en cours de carrière. Donc, je me suis rangé à son avis, sans aucune arrière-pensée, ne lui en voulant absolument pas, car, en définitive, il m’aura réellement aidé à m’introduire dans le milieu littéraire, dès lors qu’il s’était emballé sur un de mes textes. J’ai donc bénéficié des avantages du statut de fils de, et je pouvais bien lui accorder cette petite concession sur mon nom, sans pour autant avoir l’impression d’avoir vendu mon âme au Diable.

Même s’il m’arrive encore d’avoir des états d’âme sur l’obligation de porter un pseudonyme, je suis désormais coincé: il est mort, et ce serait vraiment abject de lui voler en quelque sorte son nom (bien qu’il soit tout autant le mien, je crois) en profitant de sa disparition. Et, comme me l’a dit quelqu’un: « Même si tu reprenais ton vrai nom, il n’y aurait toujours, aux yeux du monde littéraire, qu’un seul écrivain s’appelant Sternberg -Jacques Sternberg. Sur le coup, j’ai trouvé cette parole assez inélégante, en tout cas pas d’un tact exquis. Mais cette personne a raison: finalement, il vaut mieux m’éviter l’humiliation suprême d’entendre chuchoter qu’il y a Sternberg le Grand et Sternberg le Petit… En dernier ressort, mon pseudonyme ne m’apporte certes pas la renommée, mais au moins me sert-il à dissimuler ma petitesse.

 

 

Pourquoi ce blog

Pourquoi ce blog? pourquoi avoir si longtemps hésité à l’entreprendre et m’être soudain décidé, il y a quelques jours, un an et neuf mois après la mort de mon père? Tout d’abord, parce que cette disparition m’avait laissé sans voix et sans conscience, jusqu’à refuser même la simple idée que mon père nous avait quittés, ma mère et moi, pour stupidement culbuter dans le néant, un acte d’une si écrasante banalité qui ne lui ressemblait vraiment pas, qui ne cadrait pas avec le personnage. Sternberg est mort, c’est absurde, avait titré Libération. Cette incrédulité, je l’ai décrite dans un hommage à mon père, pour le premier anniversaire de sa mort, qui a été reproduit sur le seul site consacré à Jacques Sternberg par un fervent admirateur de son oeuvre littéraire. 

Je ne peux pas déclarer qu’aujourd’hui j’admette enfin sa mort, totalement. Les visites hebdomadaires chez ma mère, dans cet appartement où tout rappelle son mari, surtout son bureau de travail resté inchangé, comme s’il allait revenir d’une course dans les cinq minutes, me donnent l’illusion qu’il est toujours là, bien vivant, et même si, pas une seule fois je ne l’ai revu, cette illusion reste apaisante pour moi.

Mais quelque chose a changé dans ma tête, depuis peu. Les initiatives prises par certains éditeurs français et étrangers -rééditions et traduction de livres de mon père- impliquent de ma part un investissement concret dans ces démarches. On continue de s’intéresser à l’oeuvre de Jacques Sternberg, et cela a fini par me stimuler, bien que je sois forcé de me rendre à l’évidence de son absence définitive, puisque je prends sa place, la place du mort, quelle horreur! Mais je suis son héritier, inutile de le nier et de fuir mes responsabilités. Et, finalement, je songe que j’ai le devoir non seulement « juridique » mais affectif de veiller à ce que son oeuvre continue de survivre le plus longtemps possible. Je le lui dois, ne serait-ce déjà qu’au regard de la rage d’écrire qui l’habitait, de sa seule et unique fierté qui était celle d’avoir écrit tant de livres, même s’il ne les aimait pas tous ; mais aussi parce que j’ai reçu de lui le goût d’écrire dès mon plus jeune âge, qui s’est transformé en vocation littéraire concrétisée bon an mal an par cinq livres publiés à ce jour, une activité qui a représenté pour moi le contrepoids à une vie professionnelle assez médiocre et reste à mes yeux ma seule et unique fierté également dans l’existence.

Et, de fil en aiguille, je suis pris d’une forte envie de parler de mon père. Précisément de cette activité littéraire qui nous a liés jusqu’au bout, ou presque, la maladie lui ayant ôté la faculté de lire mon tout dernier manuscrit, et, pis, sa mort m’ayant empêché de lui remettre le premier exemplaire de mon livre en janvier 2007, ce qui m’a profondément affligé. Autant dire que je parlerai d’une relation privilégiée, mais compliquée -ce qui en a fait tout son charme pimenté, en réalité-, puisque je suis ce que l’on appelle un fils de, statut notoirement délicat -et parfois même destructeur (ce qui n’a pas été mon cas, au contraire).  

Parler de mon père, encore une autre façon de le faire vivre et survivre, parler de lui sous un angle à ce jour inconnu qui pourrait intéresser ses lecteurs assidus, un véritable devoir de mémoire finalement, que je lui dois en tant que fils, d’ici les vingt petites années qui me restent à vivre. Mais, aussi parler de moi et de ma propre vocation littéraire qui, d’ailleurs, est littéralement en berne depuis la mort de mon père. En effet, j’avais autrefois songé, lorsqu’il était était encore vivant mais déjà âgé et malade, que sa disparition tuerait sans nul doute quelque chose en moi, sans savoir ce qu’était précisément ce « quelque chose » et sur lequel j’ai désormais une petite idée: sa mort a peut-être bien éliminé l’écrivain en moi. Il ne faut pas le lui dire, il en serait très malheureux…

En même temps, puisque le blog permet une certaine liberté de composition, c’est-à-dire d’aborder, au gré de l’humeur du jour, divers sujets, je prévois, parallèlement au thème majeur de ma relation avec mon père, d’autres « rubriques »: informations ponctuelles sur l’exploitation de l’oeuvre de Jacques Sternberg et les contacts auxquels je serais amené; des commentaires sur ses livres dont j’ai commencé la relecture intégrale; et, également, des notations épisodiques et plutôt intimes sur ce que je vis dans le quotidien pour tout ce qui se rattache à mon père qui ne cesse de hanter mon esprit, car, inutile de le nier, ce blog est également et surtout une composante importante de mon travail de deuil; mieux, une façon productive et positive de vivre ce deuil.

 

 

 

 

 

 

Présentation

En guise de présentation, voici ce qu’a écrit mon père Jacques Sternberg dans « Profession: Mortel », page 323:

« Je me suis mal et trop peu intéressé à mon fils, si radieux quand il était enfant ou même adolescent. Je me sens coupable de cette démission, je l’ai soudain « découvert » en 1982 alors qu’il avait écrit L’An prochain à Auschwitz, un admirable livre et je l’ai invité régulièrement à déjeuner, si bien qu’il est devenu mon meilleur ami, le seul que je vois régulièrement. »

L’essentiel est vraiment là. C’est l’écriture qui aura bel et bien fini par cimenter notre relation, hélas tardivement, alors que j’avais 36 ans, et, lui, 59 ans.

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