L’Après-Mai 68 (4)

Un jour, Mai éclata, inattendu. Je sortis soudainement de mon Moi envahissant pour pénétrer dan un livre d’Histoire que je croyais à jamais clos, celui de la Révolution. Et pour la première fois en mon existence, mon long journal intime, cessa complètement de parler de moi. Des titres de journaux, des coupures et  articles de presse remplacèrent mes confessions et lamentations. L’Evénement s’était emparé de moi. 

Rien de plus amer qu’un lendemain de fête. Depuis mai 68, la France semble vivre dans cet état crépusculaire, les yeux mi-clos, la gueule de bois, vacillante. C’est un lendemain de cuite qui n’en finit plus, indigeste et nauséeux. On regrette, on se complaît dans la nostalgie, on révise, on réprouve, on fait ses comptes, on est prêt à remettre cela, après la grande orgie du joli mois printanier. Bref, tout le monde se souvient. Cadavre embarrassant, atteint de gigantisme comme celui d’Amédée. 

Je suis revenu à la faculté de Nanterre, il y a un mois. Le Couloir est plus triste que jamais, avec ses graffitis semblables à des reliques d’un autre temps. Dans un coin, deux gauchistes discutaient, dépouilles au formol. La bourgeoisie n’y pâture plus. Nanterre, ce n’est plus rien, pas même une promesse d’espérance. Un souvenir pour les « happy few ». 

Censier n’est pas moins désolant. On y tente de prendre le relais de Nanterre, de redonner des couleurs à la kermesse à la sauce de Pékin. On s’accroche désespérément aux vestiges de la Révolution, on veut que le fumier des échecs successifs féconde. Travail ingrat de militant qui est peut-être le plus juste, je ne sais. Et la Sorbonne, dignement épurée, après les turpitudes populacières de Mai, conserve toujours en sa grande cour austère l’insoutenable odeur des désinfectants, la puanteur rance d’un appartement de vieux bourgeois. 

Paris continue à vivre bon gré mal gré. La police, omniprésente, l’aide à cette médiocre tâche. Les hommes en noir ont investi la capitale. Leurs fourgons semblent jouer à cache-cache entre eux, au Quartier-Latin. Toujours pressés, le clignotant agressif, un peu ridicules par leur zèle excessif, s’ils ne trahissaient pas une réalité bien plus grave : que nous sommes tombés dans un régime policier. Puis, il y a les flics en civil qui, anonymes, jouent aux éternels promeneurs du dimanche, dissimulant mal leur inquiétante carrure de catcheur et leur gueule sournoise. 

L’Ordre règle-t-il vraiment à Paris, tout comme à Varsovie ? L’Ordre règne-t-il simplement parce qu’un obscur fonctionnaire, un médiocre prophète de malheur, un tâcheron souffrant d’hallucinations aiguës s’est retrouvé du jour au lendemain dans un moelleux fauteuil de ministre de l’Intérieur ? La vérité est que tout le monde se sent mal à l’aise. Un général a eu beau abandonner son trône pour céder la place à un loup de la Banque, rien n’a changé. C’est invariablement la même langueur, le même désabusement. Société qui se traîne, qui sombre. Mécanisme avarié dont les vis se rouillent. Rien ne fonctionne. 

Ceux qui ont maintenant une vingtaine d’années, comme moi, se sentent gangrenés à l’instar de cette société. Ils dérivent sur une frêle embarcation sans jamais apercevoir le rivage. De longues études qui ne nous précisent jamais la nature de notre avenir. On a envie de crier, de hurler à la mort, de faire n’importe quoi afin qu’un bouleversement total se produise. Le système avoue faillite chaque mois, pourquoi faire durer cette lamentable agonie ? Qui donnera la pichenette qui fera s’écrouler la vieille momie de ce que l’on appelle le capitalisme ? 

Militer, militer… Résister, résister… Depuis Mai, ces commandements me poursuivent. 

Puis soudain j’ai adhéré au Parti communiste, dans une section d’étudiants du Vème arrondissement où je venais d’emménager. Au début, je pris peur, impressionné par la gigantesque machine du Parti, par son histoire qui ne fut pas toujours celle d’aujourd’hui. Je pensais -encore un réflexe bourgeois- que ma liberté se trouverait sévèrement restreinte .Je me trompais. Rien de plus commode, rien de plus confortable qu’une inscription au Parti. Rien de plus vain, aussi. Tous les quinze jours, l’on se réunissait un soir. L’un de nous délivrait, d’une voix monocorde, un exposé sur la situation générale qui plagiait, presque à une virgule près, l’éditorial de L’Humanité et nous discutions ensuite. Pourquoi une telle discussion, d’ailleurs ? N’exigeait-on pas que nous fûmes tous du même avis ? Et, à la fin, nous nous séparions en déclarant  « qu’il fallait mettre le paquet, maintenant ». 

« Mettre le paquet », que cela signifiait-il ? Toujours la même tâche benoîte. Vendre l’Humanité-Dimanche au coin de la rue. Vendre un journal qui, comme les autres, parlait à n’en plus finir du Salon de l’Automobile, d’Apollo, du Concorde et du tiercé, toutes ces peccadilles qui allaient dans le bon sens du poil du Français moyen. Ou alors vendre des billets de loterie avec bagnole et frigo à la clef. Lorsque je me suis vu assigné de cette tâche, j’ai hésité à le croire un moment. Toujours vendre, vendre en flattant les instincts les plus stupides des gens. Les comptables, les commerçants d’une prétendue Révolution. 

Aucun contact avec les ouvriers, ceux pour lesquels nous luttions. C’est à peine si nous parlions d’eux. Leur vie, leurs problèmes, leurs visages nous restaient mystérieusement dissimulés. Existaient-ils seulement ? A nous étudiants communistes, ce n’était pas notre affaire. Chacun pour soi. 

J’ai assisté, silencieux, grognon, constipé, aux réunions de cellule. Oppressé par des tas de questions équivoques que je devais ravaler, des questions qui mettaient en doute la vérité du Parti. Finalement, je partis. En réalité, non par lassitude, mais parce que je ne supportais plus les constantes piques, voire attaques, contre les gauchistes responsables de tous nos maux. Je partis, mais non sans adresser au secrétaire de la cellule, une lettre assez violente dans laquelle j’avouais mon récent passé de gauchiste et mon ras-le-bol de l’animosité du Parti à l’égard de l’extrême-gauche. On ne chercha point à me retenir. D’une certaine manière, j’en fus déçu, presque humilié. 

Peu après, un militant maoïste m’avoua ses désillusions. Les groupuscules s’émiettaient, rongés par des querelles tribales. Où aller ? Nous sommes restés sur le trottoir, muets d’impuissance. Que faire ? Mais, avais-je tellement envie d’aller où que ce soit, d’agir ? 

Chassez le naturel, il revient au galop. Ma condition bourgeoise me collait à la peau. Eternelles velléités d’intellectuel fumeux peu doué pour l’action. A l’heure de l’effondrement général, j’étais encore tenté de me laisser aller, d’oublier tout cela, d’exorciser le fantôme de Mai, le spectre omniprésent de ma conscience politique. Les contradictions font mal. 

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Sortie de « La Boîte à guenilles » (1945)

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Jacques Sternberg
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La boîte à guenilles
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Préface : Éric Vibart

Fils d’un diamantaire juif d’Anvers réfugié à Cannes en 1939, Jacques Sternberg, rattrapé par la guerre, s’enfuit en Espagne en 1942. Là, une autre guerre l’attend, la guerre civile, qui fait rage. Incarcéré pendant trois mois à la prison de Barcelone, le jeune homme de 20 ans est renvoyé en France. Il passera huit mois dans les camps de triage de Rivesaltes et Gurs, avant de réussir à s’évader.

La boîte à guenilles est le récit poignant de cet internement. Sternberg évoque la faim, le froid, la promiscuité, l’angoisse permanente d’être envoyé en Allemagne, avec une intensité de style et une précision mordante qui rappellent Le Wagon à vaches de Georges Hyvernaud ou Les Poulpes de Raymond Guérin. La Boîte à guenilles, témoignage d’un passage brutal à l’âge adulte, a été publié en 1945 à Bruxelles, sous le pseudonyme de Jacques Bert. Il n’avait jamais été réédité depuis.

Amateur d’absurde et d’étrange, adepte de l’autodérision, Jacques Sternberg (1923-2006) a laissé derrière lui une œuvre prolifique et de qualité inégale : treize romans (dont le magnifique Le cœur froid, paru chez Bourgois et réédité en Folio)  ainsi que quelque 1500 contes brefs, genre dans lequel il excellait. Son dernier recueil, 300 Contes pour solde de tout compte, est paru aux Belles Lettres en 2002. On doit également à Sternberg le scénario du film Je t’aime, je t’aime d’Alain Resnais englouti dans la tempête de mai 1968 à Cannes et ressorti en copie neuve en 2003.


L’Après-Mai 68 (3)

Et d’autres contrées de mon passé me revinrent en mémoire. 

J’avais sept ans. Zadko, jeune héros russe à la barbe et aux cheveux blonds captiva mon cœur dans une salle obscure. De ce temps lointain datent ces quelques dessins retrouvés dans un tiroir : tracés d’une main malhabile, des églises russes comme des pâtisseries d’anniversaire et des moujiks brandissant des bannières frappées du marteau et de la faucille. Pourquoi le symbole de la Révolution s’était-il imposé si spontanément à la vision magique de l’ancienne Russie que j’avais retirée de ce film ? Tout bonnement, parce que ma maman était (et l’est restée) communiste. Et, bien que je ne m’en souvienne pas exactement, elle avait dû m’inoculer son amour de l’Union Soviétique. 

Puis, il y eut la guerre d’Algérie. D’elle, je garde quelques bribes de souvenirs, des impressions fugitives. Un petit condisciple algérien que ses camarades traquaient lors des récréations en criant : « Mort au fellagha ! ». Un Algérien, oui, mais pas précisément un raton de bidonville. Son père était médecin et habitait dans un bel immeuble Art Nouveau, du côté de la rue La Fontaine. Le directeur de l’école venant nous apprendre que notre ancien instituteur, un jeune homme de vingt-trois ans, avait trouvé la mort en Algérie, au cours de son service militaire. Et, l’espace d’une seconde, j’entrevis le dormeur du val de Rimbaud. 

La guerre s’éternisait. J’eus largement le temps de passer de l’école au lycée, même en y mettant la pire volonté du monde. J’eus aussi le temps de prendre conscience. Et ce furent les dernières années de cette boucherie, agitées par de violents sursauts d’agonie. Lorsque nous nous promenions dans la capitale, il n’était pas rare de soudain entendre une explosion. Les tueurs au plastic, petites punaises qui venaient de s’abattre sur Paris. Un jour que nous nous promenions aux alentours de la Goutte d’Or, des gendarmes mobiles nous prièrent de rebrousser chemin. Mitraillette à la main. 

Les grandes manifestations survinrent. Mon ami et moi nous nous fîmes un jour arrêter par les flics avant même la manifestation. Par goût de l’aventure. Parce que nous étions encore des gamins issus d’une certaine classe que j’aimerais ne plus devoir nommer. 

Pour beaucoup, Mai 68 commença par la kermesse, par une fugue infantile, et se termina plus sérieusement par une véritable prise de conscience. Ainsi en fut-il ce soir-là, lorsque nous fûmes retenus au commissariat. Je conversai avec d’autres manifestants, avec des Algériens, avec des étudiants, des ouvriers. Je compris, très brusquement. Révélation du marxisme, aussi foudroyante que celle de la Sainte Vierge, aussi obsédante. J’avalai livre après livre et acquis ainsi une connaissance approfondie de l’Union Soviétique, mère patrie du socialisme. Je fis partie d’un cercle antifasciste de mon lycée qu’animait un professeur communiste. 

Et ce fut la fin de la guerre. Paris redevint calme. On pensa à d’autres choses. Moi aussi. A mes sorties, aux filles. C’était la démobilisation complète. Je n’avais pourtant pas rompu le fil qui me rattachait à mes anciennes préoccupations. Ma foi en le marxisme n’avait pas disparu mais était devenue paisible, abstraite, commode. 

Quand, en 1963, la Chine consomma sa rupture avec l’Union soviétique par sa célèbre lettre en 25 points, je bousculai de son piédestal le pays de Lénine avec la tranquille assurance de la jeunesse pour y installer Mao Tse Toung et ses six cent millions de Chinois. Je me sinisai rapidement, avec une ferveur sans précédent. Il ne faisait nul doute que le centre de la Révolution s’était déplacé de Moscou à Pékin. « Le socialisme, c’est bon ; mais c’est meilleur avec du beurre » s’était écrié un jour Khrouchtchev. Comment cette boutade prudhommesque aurait-elle pu me séduire ? Je me détachai d’un socialisme qui sentait si fort les produits laitiers et les bottes de maïs, pour celui qui, par l’effet d’une juste nécessité, sentait la poudre. 

Et Mao Tsé Toung orna un des murs de ma chambre. C’est lui que mes petites amies devaient embrasser lorsqu’elles sortaient de chez moi. Cela devint une mystique, une religion obscurantiste, une passion dévorante et par là même exclusive. La politique m’ennuyait si elle ne provenait pas de Pékin. Perdue dans les nuées de l’abstraction, cette passion n’en était pas moins inébranlable. En mon âme de jeune bourgeois romantique, il y eut des intermittences au cours desquelles je gardai Mao dans ma poche et en veilleuse, mais sans jamais songer à le renier, et des retours en force, des regains violents d’amour. Une religion, oui. Tout comme l’était mon identité juive, que je n’éprouvais au plus profond de mes tripes que, également, par bouffées brusques et semblables à des attaques de nerfs. 

En août 1966, les jeunes gardes rouges s’éparpillèrent à travers l’immense Chine, vibrants d’arrogance et de vitalité. Les observateurs européens avouèrent ignorance, stupéfaction. Je me souviendrai toujours de cette photographie parue dans l’hebdomadaire Candide, celle d’un enfant chinois au beau visage sauvage et durci par la haine. 

Confusément, je sentis l’importance de ce grand bouleversement, son impact historique et moral. Il m’atteignait au cœur d’un prodigieux embourgeoisement. Je revenais de Londres, capitale de la « révolution sexuelle », avant-poste de la civilisation décadente made in USA. Mon retour consterna mes parents et quelques amis. Je m’étais métamorphosé en créature à la mode, pilier de boîtes de nuit, adorateur du veau d’or, client de la boutique de mode Renoma, le fief de tous les minets du XVIème, m’habillant de vestes en velours noir cintrées, de pulls shetland me découvrant le nombril, de chaussettes Burlington.  

Elevé dans un milieu intellectuel, j’avais bien senti l’ampleur de mon abêtissement. Je ne m’étais point livré à la civilisation sans réticence, sans un énorme complexe de culpabilité. J’étais resté lucide, mais je n’avais pu résister aux tentations de l’air du temps. Et, ces gardes rouges qui traquaient obstinément les survivances bourgeoises dans les moindres recoins de la vie quotidienne, comme je les compris ! Abattre le monde ancien, porteur de vices, reconstruire un monde nouveau. Comment ne l’aurais-je point compris, alors que j’étais devenu, comme malgré moi, victime de la société occidentale ? 

Peu à peu, j’eus la force de me redresser, de retrouver mon intelligence et ma propreté morale. Je le dois, d’une certaine façon, à la Révolution culturelle chinoise. Ses leçons avaient dépassé les frontières de la Chine. J’abandonnai tout. Boîtes, filles, vêtements. Mais dans cet abandon, je chus plus bas que prévu. Cela devint une retraite forcée, un long calvaire de solitude, de renfermement, que je voulus rompre. Ma première année à Nanterre renforça mon retranchement. Je détestai les hommes de nos pays. Ma morbidité s’accrût. Elle me poussa à écrire jour après jour. C’était beau, infantile, très noir, mais imparfait. 

En somme j’étais passé de la mondanité à l’ermitage, de Proust et Henry James à Samuel Beckett, le chantre de la déréliction. Mais pas seulement, car ce fut aussi un retour en force à la pensée de Jean-Jacques Rousseau- mon âme sœur depuis mes douze-treize ans-, qui, par son exaltation de la vertu, de l’égalité et son aversion de la société du paraître, rimait mieux  à la fois avec la Révolution culturelle et la réforme de mon propre mode de vie. Mais, quelle que fût la solution adoptée par mon caractère chaotique et excessif, je faisais figure de poids mort, d’herbe vénéneuse combattue par toute révolution sensée. 

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